Contre le scroll infini, la reconquête du temps choisi

Lattention votre actif le plus sous evalue

Il est 9h12, un mardi de juin. La fenêtre est ouverte, on entend vaguement l’océan. Vous avez un seul objectif ce matin : boucler cette présentation que vous repoussez depuis trois jours. Votre téléphone vibre. Un mail. Vous y jetez un œil, deux secondes, pas plus. À 9h23, vous répondez sur Slack. À 9h36, vous acceptez une réunion de dernière minute. À 9h54, vous relisez un document qui n’était pas prévu. À 10h31, vous relevez la tête et vous vous demandez ce que vous étiez en train de faire, déjà.

La présentation, elle, n’a pas bougé.

Et là, vous vous mettez à culpabiliser. Encore une heure de perdue. Pourquoi je me laisse toujours happer comme ça ? Vous vous promettez de mieux vous organiser, de désactiver vos notifications, de retrouver enfin cette discipline qui semble si naturelle chez les autres.

Sauf que le problème est plus vaste que ça.

« On est beaucoup trop faibles pour faire face à ce qu’on affronte », rappelle Yves Marry, cofondateur de Lève les yeux, une association qui sensibilise petits et grands à la place envahissante des écrans. « Des mastodontes, dotés de budgets astronomiques et d’ingénieurs, mettent en place des stratégies de captation immenses. » Chaque interruption est conçue pour nous faire revenir, puis rester un peu plus longtemps.

Pas besoin de devenir un moine du numérique. Reprendre la main sur son attention, c’est retrouver la possibilité de choisir où va son temps, et avec lui la qualité de son travail.

L’attention : votre actif le plus sous-évalué

Nous passons plus de temps à parler du travail qu’à le faire.

Accrochez-vous : sur plus de 500 000 heures de travail à distance passées au crible, une étude a montré qu’à peine la moitié d’entre elles servait à effectuer le travail lui-même. Le reste part en mails, en réunions et en messages dont on se serait bien passé.

Pourquoi ce naufrage ? La réponse est d’abord cognitive. Yves Marry rappelle que notre attention fonctionne selon deux régimes bien distincts. « Il y a l’attention profonde et l’attention réflexe. » L’attention profonde permet d’écrire, de résoudre un problème ou simplement d’avoir une bonne idée. À l’inverse, l’attention réflexe nous permet de réagir face à l’urgence, au danger. « Aujourd’hui, notre attention réflexe est sollicitée en permanence », explique-t-il. Une notification, un message, une vibration… Et le cerveau réagit aussitôt.

Le hic, c’est qu’à force de nourrir notre attention réflexe, on laisse la profonde s’atrophier. « Ce qu’on n’entraîne plus s’affaiblit », prévient Yves Marryl. Comme un muscle qu’on ne fait plus travailler.

Or c’est précisément dans cette profondeur que se crée la valeur. Une idée neuve, un problème enfin résolu : rien de tout ça ne naît entre deux notifications. Cal Newport, l’universitaire qui a popularisé la notion de deep work, le décrit ainsi : « C’est une activité de premier ordre. C’est votre mission principale. »

Les temps de concentration choisis devraient être inscrits dans nos agendas comme les rendez-vous les plus importants. Cela ne signifie pas devenir injoignable, mais simplement de ne plus être interruptible en permanence.

Ces entreprises qui ont repris la main

La bonne nouvelle, c’est qu’un nombre croissant d’organisations l’ont compris. En janvier 2023, Shopify a lancé un « calendar purge » : un bot a purement et simplement supprimé 12 000 réunions récurrentes réunissant trois personnes ou plus. Résultat, environ 322 000 heures libérées sur l’année, et surtout 25% de projets supplémentaires menés à terme. Son dirigeant, Kaz Nejatian, résume la philosophie ainsi : « Les réunions sont un bug, pas une fonctionnalité du travail. ». 

De leur côté, Asana protège ses No Meeting Wednesdays depuis plus de dix ans, Slack a instauré ses Maker Weeks où l’on coupe les réunions et les notifications pour créer. Et début 2026, le patron d’Instagram, Adam Mosseri, demandait à ses équipes de décliner toute réunion tombant sur leurs plages de concentration

Même routines du côté des dirigeants : Jeff Bezos refuse depuis toujours la moindre réunion importante avant 10 heures, car il apprécie pouvoir prendre le temps de « flâner ». En France, la fondatrice d’Oh My Cream, Juliette Levy, sanctuarise un vendredi sur deux, sans culpabilité, pour se ressourcer et rester, selon ses mots, pleinement opérationnelle.

Le mouvement dépasse désormais le monde du travail. À New York, Londres ou Berlin, une partie de la Gen Z fait précisément l’inverse de ce qu’on attendait d’elle : elle troque son smartphone contre un téléphone à touches. Le succès du Light Phone, conçu pour être volontairement « ennuyeux », ou les mouvements #BringBackFlipPhones montrent qu’un basculement est peut-être en cours.

Bloc nous prenons votre attention au serieux grande

Et si la vraie méthode, c’était de vous ennuyer ?

Toutes les méthodes de productivité vous promettent la même chose : libérer du temps pour en caser plus. On va vous proposer l’inverse, avec quelque chose que vous fuyez sans doute depuis des années : le vide. 

Une seule chose par jour. Au lieu d’une to-do à rallonge. La tâche qui compte vraiment, qui réclame un cerveau entier. Prévoyez-la au moment de votre pic cognitif : lorsque votre attention est la plus forte (souvent le matin). Et offrez-lui une à deux heures. Considérez que si vous ne faites que ça, la journée est réussie. Le reste, les mails, les points, les petites urgences, se logera autour, dans les interstices. Au lieu de caser le travail profond entre les sollicitations, on case les sollicitations autour du travail profond. Pendant ce bloc, on éloigne le téléphone dans une autre pièce. Yves Marry insiste sur ce point, notre rapport au smartphone est une affaire de frontières : « une boîte dans un coin dédié de chez soi, pour ne pas se faire envahir. » Ce qui vaut pour l’agenda vaut aussi pour la maison.

Ne remplissez pas les trous. Ce battement entre deux réunions, cette file d’attente à la boulangerie, ces cinq minutes avant un appel : ne les bouchez pas. Laissez le téléphone dans la poche. Laissez le vide. Ça va gratter, c’est normal. Yves Marry parle de phases d’ennui parfois vertigineuses, où l’on ne sait plus quoi faire de ses mains. Sauf que c’est précisément dans ces creux que le cerveau, enfin libéré, relie les idées entre elles. Les bonnes intuitions n’arrivent presque jamais devant l’écran. Elles surgissent sous la douche, en marchant, dans le vide qu’on a eu le cran de ne pas combler.

Programmez votre scroll, comme un dessert. Reprendre la main, ce n’est pas s’interdire, c’est choisir. On a parfaitement le droit de scroller, de souffler, de flâner, mais à l’heure qu’on a choisie. Vingt minutes de réseaux posées en fin de journée, assumées, valent mille fois mieux que cent coups d’œil volés entre deux dossiers. Même temps passé, sauf que cette fois, c’est vous qui décidez. 

Personne ne réussit du premier coup. Selon Yves Marry, c’est un cheminement, à faire par petits pas. Il le compare volontiers au fait de devenir végétarien : on ne bascule pas en un jour, on avance par étapes, on relève la barre à mesure qu’on prend goût à la chose. 

Reste que la volonté seule ne suffit pas. C’est aussi une affaire de culture : un environnement de travail qui valorise la concentration, où s’isoler n’a rien de suspect, où l’on peut disparaître une heure dans sa bulle avant de retrouver les autres autour d’un café, fait déjà la majorité du job.

Et au fond, qu’est-ce qu’on récupère ?

Un cerveau qui refonctionne. La capacité de se plonger dans un problème et d’en ressortir avec une solution. Et derrière les heures gagnées et les projets livrés : le plaisir de rester assez longtemps sur une idée pour la voir prendre forme. Cette sensation de lever les yeux en fin de matinée en se disant : « cette fois, j’ai vraiment avancé ».

Alors ne voyez pas le temps choisi comme une discipline de plus à tenir cet été. Mais comme une liberté qu’on avait laissée filer, et qu’on peut reprendre tranquillement, à son rythme.

Alors, on commence par quoi ?

journaliste sarah torne santamaria

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