Et si à l’ère de l’IA, l’imperfection, la lenteur et le collectif étaient les nouvelles valeurs à protéger ? Rencontre avec trois créateurs·rices qui ont mis l’humain au cœur de leur proposition.
Prendre le contre-pied, pour redonner du sens. Alors que les traits se lissent, que les interactions se font par écrans interposés dans des formats éphémères, Olivier, Annabelle Perrin et Laurie Dutheuil font le pari de la lenteur, de l’imparfait et du collectif. Rencontres – et recommandations garanties sans algorithmes.
Dessins Nuls Animés, les losers magnifiques
« Les gens aiment le dessin animé parce qu’ils peuvent le reproduire »
Depuis 2 ans, Dessins Nuls Animés, met en scène des personnages à la fois paumés et poétiques, sorte de loosers magnifiques. Et ça cartonne : 151k abonnés sur Tiktok, 127k sur Instagram et une mini-série en cours de production.

Les traits sont bruts et imparfaits : les trois personnages principaux sont un rond, un triangle et un ovale. « J’avais la flemme de faire des bras et des jambes. C’est devenu un running gag : les personnages n’ont des jambes que quand ils sont assis. » Un style minimaliste devenu sa marque de fabrique. « Les gens me disent qu’ils aiment mon style parce qu’ils se disent qu’ils pourraient le reproduire. Ils se projettent dedans. »
Un peu stoners sur les bords, ses personnages aiment la nature, les longues conversations et révéler sans y paraitre des vérités profondes sur le monde moderne. « J’ai deux objectifs : soit faire rire, soit provoquer une émotion, une réflexion, planter une graine. J’essaie de toujours caler un message d’espoir ou une critique, mais sans jamais être moralisateur. »
Olivier pose aussi son regard sur la technologie et ce qu’est d’être humain dans un monde de scroll, de recommandations algorithmiques et de machines.

Si aujourd’hui une majorité d’internautes rejettent encore l’esthétique IA, « je ne pense que ce sera toujours le cas, analyse l’artiste. Les prochaines générations vont être introduites à l’art avec ces technologies intégrées. » En attendant, « beaucoup d’artistes ont peur de se lancer. J’aimerais qu’on réalise à quel point ça fait du bien de créer pour créer, de faire les choses pour soi. » Une petite tranche de sagesse, typique de Dessins Nuls Animés.
Si vous avez aimé, alors vous aimerez… Salomé Lahoche. Même traits imparfaits, même personnage un peu cabossé. Dans ses BD à tendance autobiographique, l’illustratrice de 28 ans raconte son alter ego un peu paresseux, pas très aventureux et carrément anxieux. Ça vous parle ? Vous n’êtes pas seul·e ! 141k followers, de nombreuses collaborations avec la presse et quatre albums plus tard, Salomé Lahoche a fait de ses travers un succès. Et ça fait du bien.

La disparition, l’art de l’épistolaire
« Le fait de conserver des récits chez soi, c’est aussi se bagarrer avec l’époque actuelle »
L’art de l’épistolaire se fera-t-il une place dans notre société connectée ? C’est ce que semble suggérer Dazed, qui publie en janvier 2026, un article intitulé « Les jeunes font revivre le courrier postal ». En échange d’un abonnement mensuel, vous pouvez recevoir dans votre boîte aux lettres des autocollants, des illustrations, des poèmes, des horoscopes ou encore des recettes. Des pères de familles ont aussi lancé un groupe pour les jeunes voulant recevoir des courriers d’une figure paternelle. Le Wall Street Journal aussi se fait l’écho de cette tendance, avec l’initiative de l’artiste Christine Tyler Hill qui s’est engagée comme agent de traversée des passages piétons aux abords des écoles et dessine ce qu’elle voit pour les 2000 abonnés de son mail-club. Un « empire éditorial », présente le journal américain, qui lui rapporte 14 000 dollars par mois.
En France, La Disparition a été pionnier en la matière. Depuis 2020, le média épistolaire raconte le monde à travers ce qui disparaît – avant de lui-même disparaître, fin mars 2026. De la disparition du mur de la cuisine à celle de l’anonymat des donneur·euses de gamètes, en passant par la disparition des pépins, le média chronique les effacements de notre monde en mutation.
Pour accorder la forme au fond, les journalistes Annabelle Perrin et François de Monès ont choisi la forme épistolaire. « On aimait l’idée que cette lecture était forcément accompagnée d’une déconnexion. À l’heure où on est tous connectés, où on a tous ces problèmes d’addiction, imaginer nos lecteurs·ices entrer dans cette histoire de cette manière, c’est assez puissant ; c’est retrouver une forme de liberté », estime Annabelle Perrin.
Face à la lenteur du médium, « je peux comprendre une langue qui m’a été comme empêchée par un écran. J’ai l’impression d’avoir plus facilement accès à la personne qui écrit », estime la journaliste. Sans compter que tout ce qu’il y a sur internet peut s’évaporer : « le fait de conserver des récits chez soi, dans un coin, c’est aussi se bagarrer avec l’époque actuelle ».
Si vous avez aimé, alors vous aimerez… Les reading parties
Envie de bouquiner sans être seul·e ? Bienvenue aux reading parties, des soirées où vous lisez, ensemble. Lancé par le collectif Reading Rythms en 2023, le format a explosé après un long reportage du New York Times. Le collectif recense désormais plus de 30 chapitres – dont certains en Italie, en Espagne ou au Royaume-Uni. Si aucun n’a pour l’instant été ouvert en France, d’autres collectifs s’emparent du concept : en septembre dernier, plus de 250 lecteurs·rices se donnaient rendez-vous à l’Opéra national de Paris pour une session de lecture collective !

Pitch dating : Des applis à la scène
« Il faut laisser de la place à la spontanéité, à l’amateur »
Vous en avez soupé des applis de rencontre ? Et si vous essayiez de vous faire pitcher ? Le Pitch Dating, c’est le format lancé en 2022 par la spécialiste de l’amour et du divertissement Laurie Dutheil. Le concept : le temps d’une soirée, huit binômes viennent se succéder sur scène pour cinq minutes de pitch, cinq minutes de questions/réponses. Une sorte de Tournez Manège en live, où chaque célibataire est présenté par un ami à coup de support Power Point.

Le concept cartonne. Quatre ans et plus de 40 éditions plus tard, Laurie Dutheuil remplit des salles de 250 personnes et peut revendiquer une vingtaine de couples formés à son actif. Ces soirées ne font « pas l’apologie du couple à tout prix, c’est une ôde à l’amour, défend l’entrepreneuse. Il y a un rapport à l’amour de soi. Chaque célibataire est célébré pour ses accomplissements comme pour ses petites névroses. C’est un vrai égo-boost. »
Face à ces courageux·es qui montent sur scène pour faire rire les autres et/ou trouver l’amour, le public se montre bienveillant. « Les participant·es viennent sur scène pour se tester, dépasser leurs limites. » Un élément indispensable, estime l’organisatrice. « J’ai essayé d’avoir des professionnel·les du stand-up. Mais le côté artisanal est plus émouvant, plus touchant. Les participant·es ne sont pas là pour tirer la couverture, cette générosité est importante pour tout le monde. »
Fan des Power Points (elle est aujourd’hui à la tête d’une collection de plus de 10 000 slides), l’entrepreneuse ne s’inscrit pas contre l’IA. Ce qui est sûr en revanche, c’est que pour elle, dans toute aventure entrepreneuriale, l’événementiel est indispensable. « Il faut créer de la rencontre, de la spontanéité, du lien avec l’intention. C’est indispensable pour être rentable mais aussi pour la joie que ça procure. »
Si vous avez aimé, alors vous aimerez… Cagoles nomades. Ôde à l’amateurisme, au dépassement de soi et à la sororité, Cagole Nomade organise depuis 2019 des soirées inclusives ou tout le monde est invité à monter sur scène. Chaque année, le collectif organise l’élection de Miss Cagole Nomade, un talent show aussi réjouissant que féministe.
